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10.03.2008

Tombouctou

Message de Tombouctou,


Nous sommes sur le bac qui nous transporte avec le véhicule sur le fleuve Niger.


Nous avançons très lentement. Aussi loin que porte mon regard, c’est l’eau bleue qui domine et se confond avec les brumes et les dunes du désert. Etrangeté que ce fleuve qui étale ses eaux fraiches dans un lit aride et brûlant, et s'étire ainsi sur des milliers de kilomètres, fertilisant de son limon des peuples et des civilisations incongrus.


Parfois surgissent des pirogues ou des petits campements de cases qui occupent quelques bandes de terre qui émergent du fleuve. Nous longeons ces îlots de vie, avec les femmes qui pilent le mil, les enfants qui se baignent, et des vieux qui fument la pipe en nous regardant passer…


C’est là, depuis ce bac, au milieu du fleuve, que j’entreprends cette petite narration, histoire de partager quelques impressions. Car nous rentrons de Tombouctou.


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Les récits des explorateurs nous ont laissé sur cette ville des témoignages terribles : l’anglais Laing massacré par les touaregs, le français René Caillé contraint au subterfuge de l’habit musulman, sans parler des nombreuses expéditions qui échoueront tantôt dans les sables du Sahara, tantôt sur les rives du fleuve Niger, décimées par la faim, la soif, la dysenterie, le paludisme, et le harcèlement constant des peuples du fleuve et des forêts, ou par ceux du désert…


La ville restée inaccessible jusqu'au milieu du 19 ème siècle fascinait pourtant depuis le Moyen-âge. Les voyageurs arabes, d'Ibn Battuta à Léon l'Africain, en avaient rapportés des récits édifiants, ou l'or, la prospérité, le luxe et le savoir le disputaient au mystère d'une légendaire histoire.


Que reste-t-il donc de cette ville pour laquelle nombre de rêveurs et d'explorateurs ont, par dizaines, sacrifié leur vie ? L'image de Tombouctou la mystérieuse n'est-elle qu'un reliquat de romantisme exotique, de marketing colonial usant d'une imagerie médiévale pour motiver les candidats au commerce d'outre-mer ?


C'est avec toutes ces questions que j'abordais la ville, quand notre véhicule nous fit passer le porche d'entrée de la cité, précédé des grands panneaux « Centre des impôts de Tombouctou », « Banque Internationale de Tombouctou », « Centre Commercial de Tombouctou »...Heureusement dans le défilé insignifiant des enseignes et des réclames apparaissaient ça et là « Centre Mama Haidara pour la préservation des manuscrits », Institut Fondo Kati, Centre Ahmad Baba...


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Quelques heures après mon arrivée, en me rasant dans la chambre climatisée du centre-ville de Tombouctou, tout en écoutant le dernier journal d’antenne 2 sur TV5, je réalisais combien les choses avaient changé depuis les narrations de l'explorateur René Caillé.


Je considérais avec un œil étonné le touareg enturbanné de l'hotel vendant ses breloques aux groupes de touristes, au prix de mille obséquiosités. Je croisais des groupes de jeunes attendant l'ouverture de la nouvelle boite de nuit, tandis qu'un DJ venu de la capitale Bamako m'expliquait ses projets musicaux pour la future discothèque.


Tombouctou n'est donc plus qu'un rêve ? Une construction d'entrepreneurs culturels ? Une politique de la ville et des quelques notables qui ont su mettre en valeur l'héritage de quelques malles de vieux manuscrits pour se construire de luxueuses maisons musées-conservatoires au frais de quelques généreuses fondations ?


On le croirait presque en marchant d'un pas incertain sur les congères de sable sale, tiré en avant par un guide agréé, touareg et efficace, lequel insistera pour nous traire tout le lait historique de chaque monument. Un lait aigre et convenu, dont les guides se disputent les redondances. La cité-musée est épinglée comme un papillon rare, un vestige de l'arrière pays marocain, un bastion des touaregs qui résistèrent aux explorateurs, un mauvais péplum à la Laurence d'Arabie...


Est-ce dans ces musées - dont les manuscrits sont étalés sur des claies, assortis de maigres commentaires - que se condense le mystère de la ville ? Ces feuilletés d'encre et de papiers rassis, au savoir momifié, gardent-ils vivante Tombouctou la Mystérieuse ?


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Mais d'abord que suis-je venu chercher en ces lieux ?

En fait, j'entretiens depuis quelques années un rêve autour d'une question obstinée.


L'histoire sub-saharienne, si méconnue, si lointaine, ensablée par les tempêtes des mémoires saignantes plus récentes, garderait-elle quelque intérêt pour mieux comprendre nos relations et nos histoires communes, de part et d'autres du sahara, de la méditerranée et du Sud de l'Europe ?


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L'Esclavage et la colonisation constituent-ils les deux seules aspérités historiques et mémorielles, les seules fixations mal cicatrisées et encore purulentes de nos relations tourmentées, actualisées de nos jours dans le drame "post-colonial" des immigrations clandestines et des nouveaux indigénats ?


L'Afrique nous réserve-t-elle autre chose que l'émergence des premiers hommes des savanes ? Que les fouilles d'Afrique de l'Est exhument encore... comme si ce continent n'avait d'histoire que la préhistoire, les fresques du Tassili, et les peuplades primitives et tribales rencontrées par les premiers explorateurs. Le continent se serait ainsi maintenu comme une réserve a-historique, avant de s'incarner dans la carte du monde par le naufrage de la traite, et de son commerce trans-atlantique...


J'ai pourtant toujours eu l'impression, curieuse et étrange, de circuler dans les afriques subsariennes comme dans un livre d'histoire ouvert, riche, émouvant et tragique. Riche par la richesse des langues, des timbres, des rites, des chants et des musiques, qui m'ont toujours semblé loin d'être "primitifs" !


Les Peulhs avec leurs troupeaux, fins éthiopiens de sangs mêlés, tantôt créateurs de royaumes, tantôt pasteurs vagabonds, écrivent dans leurs parcours transafricains, les transhumances et les exils de peuples nubiens du Nil...


Les villes fortifiées de la savane du sud saharien, dont il ne reste que des traces oubliés dans les sables et les chants, ont produit des arts et des peuples raffinés, dont les kora et les balafons ont gardé la vivante mémoire. Comment, écoutant la musique mandingue, ses modulations, ses épopées, ses raffinements, n'entends-t-on pas ses lointaines composantes épicées de savane et d'orients ?


Les peuples de la savane bantoue perpétuent dans les arts divinatoires et géomantiques les antiques traditions d'Egypte. Qui sait quels royaumes ont construit et perpétué ces arpenteurs de forêts dont la perception du réel est une forêt de symboles animés et communicants, et le temps un rêve arboré.


En échangeant avec mes amis mossis sur la tradition spirituelle du Banghré - l'invisible connaissant - je reste étonné par la subtilité et l'occultisme détaillé de ces farouches guerriers venu du Sud, qui savent orienter les rêves, et ouvrir des portes des esprits de la nature.


En remontant plus encore vers Tombouctou, Gao, et les vieilles cités caravanières, déjà se préfigure les pistes qui étoilent le sahara et qui relient ces vieilles cités au Tripoli, au Maroc - du tafilelt à Fez - au Caire des Seldjoukides, à l'Espagne Ommeyades, et de loin en loin aux orients les plus lointains.


En arpentant les cités anciennes, en ouvrant avec de vieux imams les malles des manuscrits poussiéreux, en écoutant dans la cour du chaman mossi les méandres occulte de l'énergie connaissante, en fréquentant les féticheuses ashanti, les griots mandingues, les marabouts soufis peulhs, en entendant les prêtresses du vaudou alafia me parler de notre double et de ses tribulations dans la vallée des morts, j'ai bien compris que ces peuples n'étaient pas aussi anodins dans leur "primitivité", mais qu'ils pourraient bien nous être nécessaire !


Le fait que leur histoires et leur cultures soient frappés d'un déni scandaleux, et qu'ils figurent aux abonnés absents de l'historicité du monde, ce fait donc ampute les africains de leur épaisseur ontologique, et les maintien dans un musée du passé du monde ou domine encore le casque du colon, et le canon des caravelles de la traite.

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J'ai bien conscience que ma question têtue et mon rêve sont d'actualité, mais que le déni académique reste le plus puissant.


Les enfants maliens, sénégalais, guinéens, mauritaniens, qui fréquentent nos classes scolaires et s'entassent dans les cités n'auront peut-être pas avant longtemps encore la possibilité de découvrir que leur histoire n'est pas aussi lointaine de l'Europe. Que leur passé ne se résume pas à des contentieux séculaires avec des négriers ou des colons, comme le scandent les rappeurs et les marchands de haine, si prompts à revendiquer les fractures et la créance illimitée du malheur...


Tombouctou en fait sonne à mes oreilles comme un talisman. Je n'y suis pas venu chercher des certitudes, mais des silences, comme ceux qui modèlent les arrondis de la mosquée de Djingareiber construite en 1325 par l'andalou Ibrahim Ishaq Essaheli. J'y suis venu pour mieux entendre en moi ces voix anciennes qui ont bati ces murs, posé cette écriture serrée sur ces manuscrits de parchemins et de peaux, inscrits la vieille ville dans la toile des destinations médiévales au départ de Fostat la Cairote, de Damas, de Fez, d'Alméria.


Derrière les paravents touristiques, et les visites guidées, j'y ai rencontré bien plus que je ne l'avais espéré.


Des historiens et érudits africains pour lesquels le combat commence, qui retrouvent les liens, les fils, les vieux motifs, les traces manuscrites, la géographie des villes et des royaumes oubliés. Qui retrouvent les éléments du puzzle d'une histoire que l'on avait jeté au rebut de l'histoire. Afro-américains et sud-africains, mais aussi espagnols et andalous...tamisent la poussière d'or de la ville, remettent à jour les personnages, les parcours, les expéditions, recoupent les récits de l'oralité et ceux des manuscrits, pour faire apparaitre un monde inattendu et impressionnant. Reliant patiemment la ville et les anciens empires du Ghana, du Mali et de Gao, aux grandes routes de la connaissance et des échanges, qui passaient de la méditerranée aux terres occitanes, des steppes mongoles aux yemens, remettant à jour les expéditions africaines vers les lointaines amériques, jusqu'aux tribus juives établies près de Tombouctou...


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Tandis que le bac accoste sur l'autre bord du fleuve Niger, et que Tombouctou disparait dans la brume, je rentre avec plus de détermination encore et de conviction. Tandis que nous roulons déjà sur la piste j'aperçois sur un chemin paralèlle un long convoi d'ânes transportant des plaques de sel. Je rapporte avec moi aussi un peu de ce sel.


Qui gardera longtemps dans la salaison du coeur, le talisman mémoriel de Tombouctou.


Hassan Aslafy